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31/03/2014

Champ d'idées

               Attends, oui, attends, reviens, oui plus près. Ecoute. Nous on chiale on a réappris à pleurer en t'imaginant pleurer à la fenêtre pour un concert de casseroles, pour le bel ensemble de cuivre et Téflon, pour la marmite enfin collective. On a pleuré comme toi, c'est du mimétisme, c'est millénaire, au début on se rend compte de rien et puis ça devient vite une habitude. Ca s'entend dans les bouches, ça suit les modes de mots qui fusent à vitesse folle. En plus avec les écrans dans les mains, ça va plus vite et on fait moins attention à ce qui sort des bouches. 

              Pendant que tu pleures au balcon parce qu'enfin, c'est là, devant toi, le même bruit au même moment par des immeubles entiers, des cavernes qui s'ouvrent enfin, des yeux, et toi dans l'un d'eux à peine légitime mais immensément reconnaissante ; pendant que tu pleures, ici on s'assoit et on attend que les murs se referment, on les regarde et on les sent s'approcher, et on fixe les choses très longtemps jusqu'à ce qu'elles deviennent plates et froides comme une peinture. 

              Nous avons pris de la hauteur jusqu'au pied d'une vieille Vierge, et la ville était méconnaissable. On avait encore exploré dans l'usé, le délabré, on avait encore joué aux aventuriers de l'exode rural, du désert immobilier qui laisse des cinq étages en pâture à d'épuisants esprits romantiques. De la Vierge, la ville perdait ses trajectoires et nous feintait. Ça en paraissait une autre, ça sentait le carrelage craquelé, le bar-tabac-épicerie et le dossard fluo, le dimanche après-midi, la vieille France dégueulasse. Nous on avait notre Vierge et notre château et le vallon en bas qui était comme un drap gris et lumineux. 

              Des personnes hurlaient, pendant que tu écoutais ton duo pour cuillères et peuple qui se libère, qui essaie en tout cas, qui s'enterre un peu peut-être, mais qui te fait pleurer au moins et pas que de tristesse, ce dont j'aimerais me targuer. Mais nous sommes trop occupés à regarder les murs qui se referment encore. Nous ne savons pas quoi faire, comme quand on était petit et que l'après-midi était une nuit de solitude, à scruter le ciel et ses plafonds jusqu'à ne plus savoir si l'on a fait ce que l'on a fait ou si on l'a simplement imaginé. Nous regardons les murs, et parfois ça remonte, il y a un pied qui part, une horreur, ou un crachat, et nous nous sentons de la pire espèce. Nous sommes meilleurs, bien meilleurs, bien mieux. Tous les autres s'aveuglent, s'abrutissent, hystériques. Nous refusons le déluge de paroles et de gestes répugnants, le déluge d'argent, l'occupation frénétique du temps et de l'espace sonore, les mensonges qui se nouent, l'addiction de la masse à la masse. La masse molle. À la place, bien meilleurs, nous optons pour une session bien méritée de regardage de murs en attendant qu'ils se referment ; ce qui consiste en une attente délibérée de l'écoulement du temps. Autrement dit un suicide naturel et totalement biodégradable en forme de décomposition lente et contemplative. Nous ne savons pas quoi - il n'y a rien à - faire, et toi tu nages dans le nuage des lacrymogènes. Reviens. 

-

              Au bout d'un moment on en était à se frapper les têtes l'une contre l'autre pour se catapulter les idées, on savait plus trop quoi essayer ou dire, les murs s'étaient déjà touchés plusieurs fois et tout était aplati partout, et petit. On était vraiment meilleurs, mieux, à se laisser mourir parce qu'il n'y a aucun chemin à prendre, plus aucun ; on était tellement lucides qu'on avait oublié la nuit et les routes en goudron gris bombé de la vieille France dégueulasse qui nous tendait les bras. On a écrit CONNARD en gros sur nos fronts soucieux et ridés et on est partis à travers les champs. 

              Attends, écoute, là-bas. Pardon. Parce qu'on a rien de mieux à faire que de se soucier de faire, de faire faire, quoi, faire, au final on ne fait que penser pour ne surtout pas être comme les autres qui ne pensent pas. C'est pas facile mais comme on est meilleurs on y arrive, et on devient enfin les personnes les plus ennuyeuses de la Terre. On a pris un chemin au hasard comme quand on est perdus, et on s'est perdus. 

              C'est insupportable de te savoir là-bas en train de courir loin des casques et des matraques tandis que nous fuyons vers le n'importe quoi, n'importe quoi d'autre que le vide qui oppresse lorsqu'on veut à tout prix savoir pourquoi faire ça ou ça. Là-bas il y a eu deux morts. 

-

              Nous avons trouvé le bout du chemin quand il s'est présenté, c'était un grand champ de pierres sous la lune. On en a trouvé deux grosses, bien plates, et sur chacune d'entre elles on a écrit CONNARD en riant. Puis on a creusé deux trous de la taille de nos corps, et on s'est mis à jeter des idées en l'air en essayant de les briser les unes avec les autres. J'en jetais une en l'air, une grosse, et lui la brisait avec une autre plus petite, de toutes ses forces. En visant bien, on peut faire s'entrechoquer tout ça très haut, pour que l'explosion se détache en silhouette noire sur le ciel gris pâle. Nous voulons pouvoir contempler les idées lorsqu'elles éclatent en étincelles friables, et sentir leurs miettes nous retomber dessus. Nous avons continué jusqu'à ne plus en avoir puis nous nous sommes assis. On a fumé pour sentir des trucs entrer, et on riait encore de quand les idées trop grosses, celles qu'on portaient à deux mains, nous jetaient au sol tant elles étaient lourdes à propulser dans l'air. On les avait toutes perdues, on cherchera demain, quand il fera jour.

              Il faudrait créer dans le temps des espaces-trous, du repos qui ne compte pas dans la vie, un temps-mort, une pause-pub.

              Et maintenant grâce à mes Google Glasses, dans la vie de tous les jours, toutes les demi-heures, une page de publicité occulte ma vision. En cet instant, j'arrête de parler, de penser, je regarde et j'écoute. Ensuite, nous pouvons reprendre notre conversation. Oui il a l'air vraiment bien ce cabriolet. Du sucre ?

-

              Eh toi là-bas, écoute, pardon un peu, dis nous que tu ne nous détestes pas trop. Les deux CONNARDs désolants se remettent en marche. Parmi les bribes d'idées qui parsèment encore le champ, nous nous terrons chacun dans notre trou de pierre et chacun, calmement, s'ensevelit. On se souhaite bonne nuit et, pendant que le soleil ne se lève pas, dispersé par le nuage de pollution qui fait du matin un lait épais et gélatineux, on se met une dernière pierre entre les dents et on ferme les yeux.

11/02/2014

Dur et dur

Dur est dur
Et dur est

Après mûre réflexion j'ai quand même préféré
Le quand c'est 
Dur et dur
Et dur mais

Après mûre réflexion le plus dur réside dans
La durée
Dans danser
Dans l'ordure

Donc durer
Et dur mais
Après mûre réflexion je l'ai quand même aimée

La dureté
L'odeur du rance froid
La défiance de l'homme raide
Le doigt droit
Planté là
Dans la plaie

Elle est laide
Elle est sale
Et elle suinte
Le sang sourd
Ainsi que le pus mais

Après mûre réflexion elle est fausse la plaie
Du rôdeur
Emmuré
Du dormeur 
Rassasié
Entouré
De denrées

Après mûre réflexion
Impliquant longue durée

Dur est dur
Et dur est

07/01/2014

Ça touche ou ça touche pas ?

Parfois ça touche
Et parfois ça touche pas

Par exemple on s’assoit
Contre l’épaule
Dans les boîtes sous terre
Comme pour attendre la dernière
Et là c’est drôle
On se sent pas
Car c’est rendu obligatoire par l’exiguïté réglementaire et économe des banquettes communes

Mais par exemple on se frôle
Par hasard
Ca touche
Mais presque pas
Comme une patte de mouche
Comme un mouvement de bras
Plus tard
Comme par hasard
Et pour l’exemple
On s’en étriperait à la place du public
Car c’est rendu obligatoire par le respect d’une distance réglementaire entre les différents épidermes

Il en va de la dignité des corps de ne pas s’effleurer
Quand ça touche pas ça touche pas
Il en va de la floraison de toutes choses de ne plus s’indigner
Quand ça touche

Mais par exemple alors
C’est si bon
Quand dans le tas
Il y a l’obligation
Ou la joie
Ou la violence
Quand je vous vois
En bas
Ou que je suis dedans
Et qu’enfin là
Ça touche
Ça brutalise même
Collez nous vos sueurs
Collez vous nos sueurs
Dans le nez
Prenez un peu de notre noir
Quand ça touche ça change 

Et une fois que tout a bien touché
N’oubliez pas la fureur
Ne la laissez pas ici
Emportez la