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30/03/2015

Je suis dans l'avion

Je suis dans l’avion. Je suis calme et serein. Seul un son me dérange, celui du pilote qui derrière moi essaie de briser la porte à coups d’épaule. A moins que ce soit à coups de hache. Mais c’est peine perdue, elle est prévue pour résister à des charges bien plus violentes. Pour notre sécurité justement. Il doit paniquer, se demander ce que je fais, si je suis dans les pommes ou si c’est volontaire. Ça doit être dur de maîtriser la situation, de gérer un airbus plein d’humains, tenter de défoncer cinquante centimètres de métal blindé tout en réalisant qu'on va mourir bientôt.

Je me demande s’ils ont dit quelque chose aux passagers. Si oui, quoi ? « Messieurs dames, il semblerait que nous allions tous mourir, merci d’avoir choisi notre compagnie aérienne pour votre dernier voyage, veuillez garder votre calme ». Je me demande ce que font les gens. Est-ce qu’ils se prennent dans les bras, se tiennent la main ? Est-ce qu’ils réalisent qu’ils vont vraiment crever ou est-ce que tout le monde se dit qu’il y aura forcément quelque chose au dernier moment qui sauvera la situation ? Est-ce que des couples se mettent à faire l’amour, une dernière fois ? J’imagine la violence de l’orgasme mêlée à la conscience du dernier instant. L’envie de se fondre dans l’autre, de peur, d’amour et de reconnaissance. Ça me fait tout juste lever un sourcil.

Je suis trop fasciné par la montagne qui approche. Même pas le goût de demander au micro si tout va bien. J’ai coupé la radio, je suis seul dans l’immense cockpit, bientôt l’alarme qui signale une trop basse altitude se déclenchera. Je suis calme et serein. Je commence à distinguer le relief au sol. J’espère ne pas voir au dernier moment que j’emporte avec moi un troupeau de chamois ou quelques marmottes. Seulement moi, l’avion, la montagne, la mort, et le bruit du pilote qui s’acharne sur la porte. Et quelques humains dans l’avion aussi. Il y en a combien ? Cent cinquante ? Pas grand-chose. Des jeunes, des vieux, des moyens, quelques enfants. J’ai vu deux bébés embarquer.

J’avais rien prévu. C’est juste quand le pilote est sorti pisser, et que je me suis retrouvé seul aux commandes, comme ça m’est arrivé des dizaines de fois, que j’ai compris ce que je voulais faire depuis longtemps. Jeter ce gros tas de fer contre les Alpes. Pour voir, et pour en finir.

Tout le monde va dire que je suis un monstre, mais je m’en tape. Je pourrais bien dire que je les aime, ça changerait rien. Il y a peu, je suis retombé sur ma mort. Elle était là tout ce temps, mais je l’avais un peu oubliée. J’ai recommencé à jouer à la regarder en face, à forcer mon cerveau à chercher le rien qu’il y a après. C’est un peu par curiosité que je me suicide, et puis pour aller à sa rencontre. Pour que la fuite soit vers l’avant, ou qu’elle n’en soit plus une. Ça fait plusieurs mois que je me regarde vivre. Que je me résume par des phrases comme « Je suis un homme de vingt-sept ans, assis sur sa terrasse. J’ai une copine, un bon salaire, une maison, peu de soucis, et je m’emmerde ». Je ne sais pas provoquer les choses, la joie qui devrait être dans toute chose, car j’ai peur, et je suis faible. Je suis incapable de franchir les barrières sociales qui m’étouffent.

Je me demande si elles tombent, là-derrière, les barrières. J’aimerais au moins leur offrir ça, à tous, avant qu’ils y passent. Un instant de liberté pure, sans peur de l’autre, avec juste le refus de mourir en ratant quelque chose qui pousse à agir, à se tourner vers l’autre, à regarder autour. Je me regarde tenir le manche à balai poussé à fond vers l’avant. L’avion descend doucement, je n’ai pas coupé les gaz, et nous volons vers notre mort à la vitesse réglementaire, pour que nous ayons bien tous le temps de réaliser. Ce serait un drame que la gêne persiste même là. Je suis sûr que c’est le cas, qu'ils sont tous en panique à se regarder en coin, sans oser s’avouer la frayeur viscérale qui les cloue au siège.

Je n’ai pas peur. Je suis calme. Je pourrais dire quelque chose dans le micro mais ce serait trop bruyant, ça troublerait tout l’instant. C’est trop tard, qu’ils se démerdent. Je ne ressens plus rien. On va dire que je suis un monstre. Je pourrais bien dire que je les aime. Profondément. Ça ne changerait rien. Est-ce qu’il y en a un seul pour comprendre la générosité dont je fais preuve ? Est-ce qu’il y en a un seul pour entrevoir comme moi le mensonge que nous sommes, et la vérité qui peut naître de ces secondes suspendues entre ciel et terre ? J’offre un instant puissant.

Est-ce qu’il y en a un pour sortir son portable et faire une photo ? Un dernier selfie ? Je suis calme et seul dans le cockpit, le pilote a abandonné. Je suis seul et je n’ai jamais autant pensé aux autres que ces derniers mois. Dans la solitude, l’humanité fait sens dans son ensemble, lointaine et souffrante. L’humanité ma sœur, quand nous sommes loin je suis elle. C’est quand je m’y mêle qu’elle me dégoûte, que je vois ses détails repoussants. Je ne veux plus voir que la montagne et le ciel et le calme qui monte, le silence qui gronde, chaque son est un hurlement strident, j’ose pas imaginer quand l’alarme se déclenchera. J’entends toutes les vies que j’emporte avec moi résonner dans le cockpit. Combien il y en a ? Cent-cinquante ? Combien d’enfants ? Pour qui est-ce que c’est le pire de voir la mort approcher ? A partir de quel âge réalisent-ils ?

Quand j’étais petit, j’angoissais le soir, à cause de la mort, mais c’est moi qui provoquait l’angoisse, jusqu’à me lever en hurlant. Je m’allongeais sur le dos, dans le noir, les mains sur la poitrine, et j’imaginais que j’étais dans un cercueil, et que ma conscience s’éteignait, et j’étais terrorisé à l’idée qu’un jour le monde continue de tourner sans moi à sa surface. Que des choses se passeraient mais que je n’en ferais pas partie. Et les parents essaient de rassurer l’enfant malgré tout, même si eux aussi tremblent. Ils mentent une fois encore. Ils l’ont choisi. Avoir un gosse c’est prendre la responsabilité de faire croire que la vie va valoir le coup, qu’on n’est pas là pour rien. A quel point y croient-ils, lorsqu’ils disent que ce n’est pas pour maintenant, qu’on a encore du temps devant soi, alors qu’ils ont eux-mêmes vu leur existence défiler à toute vitesse, sans s’en rendre compte ?

J’ai vu deux bébés embarquer. On va dire que je suis un monstre mais eux de toute façon ne captent rien, et puis il y en aura d’autres. Ces vies qui s’arrêtent sont toutes petites. Ce qui meurt avec les gens ce sont les souvenirs. Alors un truc qui a vécu six mois, huit mois, ça meurt à peine, ça fait tout juste un petit aller-retour sur terre, mais quand ça disparait c’est seulement une perte pour les parents, pas pour l’humanité, qui n'est qu'un gros tas de souvenirs. En plus les parents sont certainement dans l’avion eux aussi…

Il y a une classe de lycéens, eux ça doit être plus dur. Est-ce qu’il y en a pour garder la face et crâner même là, pour jouer l’insensibilité ? Période de merde. Est-ce qu’ils se retiennent de pleurer ? Si ça risquait pas de tout niquer si près du but, j’irais bien voir ce qu’il se passe là-bas derrière. Pensent-ils au temps perdu ? Y a t’il des choses qu’ils auraient aimé vivre avant d’y passer ? Y en a-t-il eu un seul pour avoir osé être ambitieux ? Si oui, qu’il m’excuse. Quand on détourne un avion on peut pas faire dans la dentelle. On va y aller tous ensemble. Vous permettez que je décide à votre place ? Ça sera pas la première fois que vous déléguez.

Vous décidez jamais de rien, c’est pas maintenant qu’il faut s’offusquer. C’est pas maintenant qu’il faut penser à agir et réagir. La mort c’est tout le temps, vous ne la voyiez pas, vous l’aviez oubliée, comme moi, votre esprit était trop occupé, vous cherchiez à tout prix à l’occuper. Alors la mort je vous l’apporte, je la dévoile doucement, et elle vous fait dire « Vite ! Remplissons le temps qu’il nous reste avec de la réalité ». Ça veut dire arrêter de s’emplir de vide, de merde, de substitut à la vivacité, à l’imagination, à l’authenticité, créer plutôt que consommer, pondre, arrêter d’avaler sans choisir, sans trier, sans retenir, sans transformer. Nous sommes des puits sans fond, quand il faudrait être des vasques, des réceptacles en forme de soi, mais déformables.

Allons nous déformer contre la montagne qui nous tend ses ravins. Adaptons nous à sa silhouette, sentons se pénétrer nos os jusqu’à ne plus se reconnaître, dans le grand oiseau de métal qui nous enveloppera pour toujours. Je suis calme. Je m’emballe mais seulement dans ma tête. Au dehors je suis une statue. Les Alpes sont toutes proches. J’espère que vous vous embrassez fort. Vous l’avez tous plus ou moins mérité. Vous avez même payé pour ça. J’espère que vous n’êtes pas triste. Que vous ne m’en voulez pas. Embrassez-vous, comme je vous embrasse.