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26/01/2015

Tram ouais

C'est le tram, tu es dedans et tu es comme toute nue soudain, je te vois, tu parles tellement doucement qu'à peine à deux mètres de toi je n'entends pas, je ne vois que tes lèvres remuer et celui ou celle qui te parle quelque part dans le trou du bas d'un téléphone te fait sourire et il te fait du bien ce sourire, c'est un sourire avec les dents, on voit bien qu'il ne sort pas pour rien, c'est un sourire fatigué qui ne demande qu'à être mais qui se montre peu, tu es reconnaissante envers cette personne au bout du téléphone, tu la sers dans ta main, et dans l'autre, dans la poche kangourou de ton sweat à capuche il y a une canette d'un demi-litre de bière, de la mauvaise, pas chère, la bien forte qui fait bien son boulot, et tu la sers aussi, et je te vois, je te vois bien, je vois jusqu'à ce rien que tu n'arrives pas à être. Et le voyant de merde détourne le regard quand tu le croises, je me tourne lâchement vers la vitre et dans mon champ de vision je vois encore le blanc de tes yeux qui dit que tu me regardes, tu es encore au téléphone et tu ne souris plus, tu es méfiante et c'est bien normal, dans le grand blanc de tes yeux il y a la prudence d'un animal sauvage qui a déjà croisé deux trois fois des humains et pour qui ce n'est pas le meilleur des souvenirs, et j'ai honte d'être du côté des fusils et je regarde encore la vitre, tu es encore au téléphone, il y a quelqu'un quelque part qui te fait plus de bien qu'un tramway silencieux un dimanche gelé.

Tu souriras encore ? Tu ne me regardes plus, je te regarde et tu es comme toute nue mais rien de bien méchant, je n'ai même pas envie de porter les yeux là où se cachent les nuits de l'humanité, je fixe ton regard blanc et ta peau blanche percée et abimée qui dit que tu es seule, qui dit ton abandon de la bienveillance pour l'instinct de sauver sa peau à tout prix. Ne nous aime pas, je comprends. Tu raccroches et tu regardes autour de toi et les gens parlent et tu te dis exactement ces mots « on ferait mieux de plus souvent fermer nos gueules. Et pourtant on ferait mieux d'ouvrir plus souvent nos gueules aussi. Qu'est-ce qu'on fout de nos gueules ? Putain ils ont tous des sales gueules, et moi aussi j'ai une sale gueule, on est laid c'est incroyable, mais moi j'fais au moins pas semblant, pas de maquillage, pas de jupe de pute ou de talons, moi je … Merde moi aussi ta gueule, t'es qui moi, t'es mieux ? Tu les connais ces gens ? Ta gueule putain, ma gueule ». Sur ton visage c'est impassible mais t'hallucines sur les hurlements que tu pousses en dedans et qu'en même temps en dehors y ait rien, que personne n'entende rien, ne voit rien. C'est bien épais un crâne, bien imperméable un tram.

On vivrait ça comment si tout à coup on pouvait tous lire les uns dans les pensées des autres ? Ah ouais tu penses ça sérieux ? J'pensais pas. Tout le monde est au courant maintenant, ça a pas grand chose à voir avec ce que tu fais, avec ce que tu dis, ce que tu disais avant. Moi ? Moi je pense rien, surtout pas, en tout cas pas ça, j'le pense pas, surtout pas, non ne pas penser ça. Et merde trop tard. Voilà c'est trop tard, c'est obligé aussi, ça donne envie de faire tout ce qu'il faut pas. Bref, tu penses un peu à ça, t'essaies de te noyer dans l'ambiance pas très zouk du tramway un dimanche, t'essaies surtout de vivre, là dans ce monde là maintenant, tu te demandes un peu en quoi il faudrait croire à part cette personne au bout du téléphone, tu te dis que c'est bien peu. Tu t'dis qu'il te fait chier ce monde où y a encore des guerres et où on peut pas parler et où on paie vingt centimes de plus pour que les chips soient saveur barbecue de merde.

Y a toutes les couleurs de la laine sur ton sweat à capuche, bien serré autour de ton front, avec seulement quelques mèches blondes qui sortent, qui font un peu sales, pas clodo mais juste rien à foutre, un peu dread, un peu non mais pas trop. Un peu jolie, inévitablement, putain il faut faire quoi, se taillader la gueule pour que ce bâtard me lâche ? Je tourne encore la tête, si tu disais quelque chose je ne saurais pas quoi dire, sur les épaules j'ai les autres garçons, tous les hommes comme on dit, leurs regards, leurs horreurs, les excuses qu'ils se trouvent et si tu disais quelque chose je ne saurais pas quoi dire, heureusement tu ne dis rien, sur les épaules tu as les autres filles, toutes les femmes, leurs incohérences, leur complicité dans l'histoire et le temps qui n'arrange rien. Sur les épaules on a tous les deux des milliers d'années d'humains morts qui bougent encore, qui nous dirigent dans ce qu'on est, et je me demande comment le tram peut avancer avec un tas de cadavres aussi vertigineux entassé dans sa rame, à ajouter aux quelques vivants qui se bousculent pour descendre et être les prochains sur la liste.

Je te regarde et dans le blanc presque gris de tes yeux il y a un charnier qui s'amoncelle, l'injustice en filigrane, ce monde est un putain de fourre-tout disgracieux, et tu sers ton portable dans ta poche parce qu'au bout il y a la seule chose qui te tient debout, quelqu'un qui te fait sourire, c'est bien peu, c'est bien moindre, il y a eu des jours où tu pensais à l'humanité tous les jours, tu pensais plus grand, tu te pensais capable, et c'est morbide de ne trouver de la force et un peu de poésie que dans cette relation à deux. Deux c'est bien peu, deux c'est bien facile, bien facile. Tu as honte, de ne provoquer la poésie que là, tu ne l'appelles pas comme ça mais j'avoue que ce n'est pas très clair dans ta tête, j'ai du mal à entendre.

Toi tu m'entends ? Ce que j'appelle la poésie c'est ce qui t'a donné envie de faire l'amour juste après avoir appris la mort de ton père. Par dégoût, par mélancolie, par désespoir de vivre. Tu l'as fait et ça n'allait pas mieux mais il fallait le faire, pour être sûr que c'était encore là. Tu descends de la rame, tu es partie, tu n'es plus là, je regarde les autres, il n'y a personne d'autre, les autres c'est le silence, les autres c'est le dimanche, les autres sont fatigués, les autres ont fait la fête hier, ils boivent pour passer du bon temps, puis se reposent dans les trams le dimanche pour être prêts à aller au lundi demain.

Tu fais quoi demain ? Tu m'entends ? Tu fous quoi demain ? Tu vas au lundi ? Moi j'ai pas de lundi. On se vide les épaules demain ? Demain c'est lundi, mais moi j'y vais pas, j'ai pas envie de lundi, les autres en ont plein des lundis et finalement ils savent pas pourquoi ils y vont, ils oublient et ils finissent tous avec tous leurs lundis sur les épaules, en plus des cadavres, et ils finissent par s'accroupir tout doucement, comme des chameaux, en attendant le long dimanche désert de la fin de la vie, qu'on leur a donné pour rattraper tous les lundis perdus. Ouais c'est compliqué. Ouais. A demain. Merci.

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